Ambivalences de l’exotisme – Noémie P. R. & Livia Cahn

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Méprisées ou soudainement encensées, les « mauvaises herbes » racontent beaucoup de nos rapports à la nature, dans un temps long. Tantôt invasives, tantôt adjuvantes, les « espèces exotiques » résistent aux tentatives de catégorisation. De qui, de quoi sont-elles les alliées ?

Raffinement orientaliste

Sur une planche d’herbier découverte dans les archives d’un jardin botanique belge, la renouée du Japon apparaît comme une belle plante aux couleurs contrastées[1]. Elle y est représentée dans son moment le plus gratifiant, lorsque ses feuilles sont larges et vertes et sa floraison abondante. Un an plus tôt, en 1848, la renouée a obtenu la médaille d’or de la Société d’agriculture et horticulture d’Utrecht comme « nouvelle plante la plus intéressante de l’année ». Les propriétaires de jardin la plébiscitent et admirent ses hautes tiges mouchetées, creuses comme du bambou, ses feuilles pointues d’un rouge foncé qui, au printemps, poussent enroulées sur elles-mêmes avant de se déployer en une forme ovale et plate, et sa floraison un peu tardive, en grappes, à l’automne.

Ce que cette aquarelle ne dit pas, c’est que la plante, en hiver, perd complètement ses feuilles, puis que ses tiges sèchent et se décom­posent. Ne subsiste alors que son rhizome souterrain, d’où elle repoussera de plus belle quelques mois plus tard.

À cette époque, dans un jardin, la renouée signale un certain raffinement teinté d’exotisme colonial. De nombreux États, compagnies commerciales et institutions savantes sont alors engagées dans la recherche, l’inventaire et l’importation de plantes. Philipp von Siebold (1796-1866), médecin et naturaliste bavarois, serait le premier à l’avoir ramenée en Europe à la suite d’une expédition au Japon commanditée par l’État néerlandais. En 1847, il l’inscrit au catalogue de son entreprise « Von Siebold and Cie », basée à Leyde, qui importe et commercialise toutes sortes de plantes venues d’ailleurs.

La science botanique est en plein essor et la nomenclature proposée par Carl von Linné s’impose internationalement. Elle standardise la manière de nommer chaque plante par deux mots latins qui lui confèrent un genre et une espèce, et la catégorise dans une famille, un ordre, une classe, un embranchement et un règne. Cependant, la même plante a parfois été inventoriée par plusieurs personnes qui lui ont donné des noms différents. Les botanistes sont donc amené·es à procéder à de pointilleux recoupements pour venir à bout des doublons et des équivoques. Souvent, le nom d’espèce retenu fait référence à la personne ou au lieu où elle aurait été « pour la première fois » identifiée. Ainsi la renouée a été nommée Reynoutria japonica en 1777, puis Polygonum sieboldii en 1846, avant que ne soit finalement retenu, en 1856, Fallopia japonica. Elle reçoit aussi, dans différentes régions, des noms vernaculaires : duizendknoop (mille nœuds) en néerlandais, cresson beauty (beauté cramoisie) ou donkey rhubarb (rhubarbe des ânes) en anglais. En japonais, on l’appelle itadori (ôte-douleur), en référence aux vertus médicinales de sa racine. Loin des controverses scientifiques, ces noms racontent plutôt la manière dont la plante est considérée et utilisée dans chaque lieu où elle s’enracine.

Histoires d’invasions

En Europe, la renouée pousse trois ou quatre fois plus haut qu’en Asie où certains parasites et autres organismes concurrents limitent sa croissance. Son rhizome, qui se propage principalement à l’horizontale, peut s’éloigner de plus de sept mètres de la plante mère et s’enfoncer dans le sol jusqu’à trois mètres de profondeur.

Il constitue la plus grande partie de la biomasse de la plante, et est aussi son organe de reproduction principal : la renouée ne dépend pas forcément de la présence d’un autre individu sexué ni de pollinisateurs pour se reproduire. Elle occupe densément le sous-sol et se répand par clonage, de proche en proche, faisant émerger chaque année de nouvelles touffes buissonnantes et serrées.

Si son bouturage aisé et sa croissance rapide firent le bonheur des jardinières et jardiniers du XIXe siècle, voilà qui provoque aujourd’hui sa disgrâce. Son efficacité biologique lui vaut de figurer sur des listes d’« espèces invasives » qui désignent des plantes, des animaux ou des micro-organismes se répandant rapidement dans un milieu où ils n’étaient pas présents auparavant, avec des conséquences jugées néfastes pour la santé, la biodiversité ou l’économie locales. Cette notion d’« espèces invasives » est apparue en Europe après la Seconde Guerre mondiale, dont les mouvements terriens et aériens avaient transporté avec eux certaines plantes, et alors que l’écologie émergeait comme discipline universitaire[2]. Précédemment, la botanique établissait déjà une distinction entre des plantes « archéophytes » présentes en Europe avant 1 500 du fait des échanges avec le Moyen-Orient, les pourtours de la Méditerranée ou les rives du Danube, et des plantes « néophytes », introduites après la découverte des Amériques. Parmi ces dernières, certaines plus « exotiques » que d’autres sont dites « invasives ».

Il est indéniable que, comme l’ortie, la renouée peuple densément le sol et laisse peu de place à ses voisin·es.

Elle est soupçonnée, comme le noyer, d’émettre certaines toxines dans le sol qui empêcheraient la croissance d’autres plantes. Toutefois, ortie et noyer, considérées comme « indigènes » ne sont pas aussi préoccupantes que cette « exotique ». Cette (di)vision semble postuler l’existence de biotopes « naturels » et possiblement « intacts », de territoires qu’il s’agirait de protéger contre des influences « extérieures ». Mais les échanges et altérations réciproques entre milieux à l’échelle de la planète rendent la définition d’un état originaire bien trouble.

Les plantes comme les animaux n’ont cessé de voyager de manière accidentelle, forcée ou bien largement valorisée, comme c’est le cas de la renouée.

Quand l’humanité se fait bienfaitrice d’une nature menacée

Ces temps-ci, comme nombre d’autres exotiques, la renouée dérange. Elle a pris de la place et une certaine autonomie dans le biotope européen. Certaines personnes présument que l’environ­nement humain en pâtit.

Les divers ficus empotés dans les salons, contenus, polis et maîtrisés, ne dérangent pas, eux. Mal supporter les hivers en extérieur les condamne, il est vrai, à rester sagement dépendants des bons soins de leurs propriétaires.

Aussi, désigner un peu facilement des plantes, animaux ou micro-organismes comme responsables du déclin – par ailleurs avéré – de la biodiversité, semble plutôt l’occasion pour l’humanité de se raconter bienfaitrice d’une nature menacée.

Aujourd’hui, les règlements locaux et recommandations de « bonnes pratiques » pour répondre à la dite « invasion » de la renouée sont nombreux. En 2014, une « liste de préoccupation européenne concernant les espèces exotiques invasives » fut établie, sur laquelle figurait la renouée du Japon[3]. Ce règlement rendait l’importation, la vente et la plantation de cette plante illégale dans toute l’Europe, et chaque État membre était tenu de prendre des « mesures pour sa détection précoce et son éradication rapide ». Certaines jardineries continuaient malgré tout de proposer des boutures de renouée – ce qui indique probablement qu’elle plaisait toujours dans les jardins – mais les gestionnaires d’espaces publics étaient tenu·es de l’éradiquer. On essaya de la brûler, de la faucher encore et encore, de couvrir le sol ou de l’arroser d’herbicides, en vain. Elle repoussait toujours de son rhizome. La tentative de contrôle biologique par des psyllidae, insectes importés du Japon où ils aiment se nourrir des jeunes pousses, ne montra pas non plus de résultats satisfaisants. Devant l’ampleur, la difficulté et les coûts exorbitants déjà investis sans succès, l’administration européenne finit par la retirer en 2017 de cette « liste de préoccupation », cinq ans après son inscription.

Pousser dans les ruines du capitalisme

Prenant très au sérieux leur rôle, certaines régions ont été amenées à établir des cadres réglementaires ou contractuels obligeant les entreprises chargées de travaux sur des terres où la renouée est présente à les faire traiter en usine par des entreprises agréées pour dépolluer. Un marché lucratif s’est ouvert bien que la tâche soit difficile à mesurer, et aussi interminable que vaine tant la renouée, sous terre, n’a ni commencement ni fin, pouvant regermer n’importe où, à partir de la moindre poussière. Un fragment de seulement quelques millimètres de son rhizome suffit pour générer une nouvelle tige et de nouvelles racines en dix jours. Elle se répand donc particulièrement bien à la faveur de tous ces transports de terres, excavations, remblais, qui font le quotidien des aménagements du territoire. Paradoxalement, ces gestes qui cherchent à l’éliminer participent plus certainement à l’éparpiller.

Fallopia japonica investit particulièrement les interstices délaissés : talus, bords d’infrastructures, erres industrielles abandonnées, rives de cours d’eau maltraités. Elle peut germer dans des terres densément chargées de métaux lourds et survivre à des variations de PH néfastes à la plupart des plantes. Elle s’accommode de sols fortement déséquilibrés : après une éruption volcanique, par exemple, la renouée a été observée parmi les espèces pionnières. Enterré à un mètre sous terre, son rhizome est même capable de percer de l’asphalte ou du béton pour créer de nouvelles tiges en surface. La présence de la renouée en ces lieux témoigne certes de sa forte constitution, mais plus encore, elle en fait une plante indicatrice de l’état de perturbation des sols. La renouée du Japon vit dans les « ruines du capitalisme »[4]. Elle laisse sans doute peu de place aux autres plantes mais elle est aussi l’une des rares qui soit capable de pousser dans ces conditions. Fixant les métaux lourds dans son rhizome, elle en protège ses voisines et à la longue, elle transforme la composition de ces sols. Il a même été observé qu’elle pouvait se retirer après avoir fortement investi un milieu. D’aucun·es trouvent la renouée polluante, mais elle participe peut-être à l’assainissement des terres dévastées par Homo sapiens.

Renouer par le milieu

L’image du rhizome utilisée par Gilles Deleuze et Felix Guattari nous invite à tenter de la penser par le milieu[5]. Comme plante rhizomique, la renouée n’a ni centre, ni direction à l’avance toute tracée. Sans début ni fin, elle se redéploie cycliquement partout où des circonstances favorables sont à portée de son rhizome. Comme elle se dissémine par clonage, Fallopia japonica produit à chaque saison des milliers de surgissements d’elle-même.

Sa beauté, son exotisme et la menace de son invasion semblent donc loin de prendre la mesure de ce dont les ramifications de son rhizome sont capables.

Des botanistes généticien·nes ont observé que sa capacité à se reproduire par ses graines avait fortement diminué avec son introduction en Europe. Récemment, ils ont observé qu’elle pouvait s’hybrider avec une autre Fallopia pour produire à nouveau des graines fertiles. La renouée d’Europe n’est donc plus tout à fait la même que celle qui est arrivée par bateau au XIXe siècle. On ignore si elle saurait s’acclimater en Asie aujourd’hui où comme ailleurs le sol est intrinsèquement changeant, dynamique, précaire[6]. La renouée participe à le transformer et se transforme ce faisant elle-même. À chaque germination, elle met en place de nouvelles interdépendances.

On l’a vu, par exemple, à l’origine d’un rassemblement de voisins et voisines venu·es entretenir les berges d’une rivière. La présence de la renouée avait attiré l’attention sur ce cours d’eau délaissé. À Bruxelles, pour en limiter l’expansion, des chèvres, jusqu’ici cantonnées dans une ferme pédagogique ont trouvé une autre place dans la ville : elles pâturent dorénavant dans des espaces publics, incitées à brouter assidûment les jeunes pousses de renouée[7]. Ainsi, même lorsqu’il s’agit de l’éradiquer, des alliances émergent et recomposent les situations.

Une autre vertu du rhizome tient à ses propriétés médi­cinales. Au Japon, la renouée est depuis longtemps consommée au quotidien. Ses jeunes pousses et ses feuilles sont cuisinées et sa racine est utilisée en décoction pour soigner. Cette relation à la plante s’est perdue à son arrivée en Europe. Mais depuis peu, elle intéresse des scientifiques qui voient dans le taux élevé de resveratrol concentré dans son rhizome un moyen de réduire la prolifération de cellules can­céreuses, et vont jusqu’à planter des champs de renouée pour leurs recherches.

Voilà sa vocation médicinale qui resurgit par un autre bout, impliquant autrement encore la plante et des terres.

La place de la renouée est donc changeante dans les relations ouvertes, parfois tendues, qu’elle entretient avec d’autres espèces, humaine notamment. Observées depuis la surface, son allure et sa vigueur peuvent séduire ou effrayer. Mais c’est surtout sous terre que son rhizome intrigue, et déjoue les tentatives de la catégoriser.

Par le milieu, la renouée n’a pas d’essence intrinsèque qu’il s’agirait d’identifier ; elle germe de manière indéterminée et, chaque fois, participe à recomposer des mondes.

 

 

[1] Les réflexions présentées dans ce texte sont issues d’une recherche universitaire sur les terres cultivées et les sols bruxellois soutenue par Innoviris (Brussels Institute for Research and Innovation). Voir ecobxl.hypotheses.org.

[2] À Berlin notamment, un département d’écologie urbaine est créé à la Technische Universität afin d’étudier les dynamiques d’installations végétales sur les ruines de la ville bombardée. Ceci est raconté notamment dans le film de Matthew Gandy, Natura Urbana, The Brachen of Berlin, 2018.

[3] Règlement n° 1143/2014 du Parlement européen et du Conseil relatif à la prévention et à la gestion de l’introduction et de la propagation des espèces exotiques envahissantes.

[4] Anna Tsing, Arts of Living on a Damaged Planet. Ghosts and Monsters of the Anthropocene, Minneapolis, University of Minnesota Press, 2017.

[5] Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille Plateaux, Paris, Éditions de Minuit, 1980.

[6] Cette réflexion nous est inspirée par l’histoire du lapin racontée par Catherine Mougenot et Lucienne Strivay dans Le Pire ami de l’homme, du lapin de garenne aux guerres biologiques, Paris, Éditions la Découverte, 2011.

[7] « La chèvre et la renouée : une improbable complicité », in Livia Cahn, Chloé Deligne, Noémie Pons-Rotbardt, Nicolas Prignot, Benedikt Zitouni, Alexis Zimmer, Terres des villes. Enquêtes potagères de Bruxelles aux premières saisons du XXIe siècle, Paris, Éditions de l’Éclat, 2018, p. 203-216.