Ou peut-être une nuit : retours critiques – Leïla

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Ou peut-être une nuit est un podcast en six épisodes de Charlotte Pudlowski pour Louie Media, paru en 2020.
J’ai commencé à écouter Ou peut-être une nuit après qu’un·e ami·e m’en ait parlé, en me demandant si j’étais concernée par l’inceste. Ce podcast lui avait donné envie de participer à rompre activement le silence, en proposant à son entourage d’en parler. J’arrivais donc avec un à priori positif sur le contenu que j’allais entendre, tout en m’attendant à ce que ce soit difficile émotionnellement. Ça l’a été, mais pas toujours pour les raisons que j’aurais pensé. En effet, si lors des premiers épisodes, ce sont surtout les récits qui étaient douloureux, par moments, c’est le discours porté par le podcast lui-même qui l’a été.

Si je salue le travail réalisé par Charlotte Pudlowski et son équipe, et sa contribution à la déconstruction de la culture de l’inceste, j’ai aussi plusieurs critique à lui porter. Le podcast ayant beaucoup circulé, avec un accueil très positif, il me semble important d’éclairer les quelques endroits où il ne libère pas, mais où il nuit.

1. Ou peut-être une nuit, mais pas ma nuit à moi : l’effacement de mon histoire d’inceste

Le podcast parle surtout des incestes commis par des hommes adultes (pères, grand-pères) sur des enfants. Il est vrai qu’il s’agit de la majorité des incestes, mais dans l’épisode 6, Muriel Salmona rappelle que 25% des violences sur mineur·e·s sont commises par d’autres mineur·e·s, et dit qu’ “on ne parle pas suffisamment de l’inceste frère/sœur, ou cousin/cousine”. C’est pourtant ce que le podcast reproduit, car il n’y a qu’une toute petite portion des six épisodes qui y soit consacrée. Quant au temps qui y est dédié, il est ce qui m’a fait le plus directement mal lors de mon écoute, en me cueillant par surprise lorsque le sujet est abordé à l’épisode 4, via une citation du livre Le Berceau des dominations de Dorothée Dussy :

“Ni dans la littérature que j’ai consultée, ni dans l’enquête, je n’ai rencontré de situation d’inceste, ou de jeux sexuels, entre jumeaux ou entre des cousins du même âge. Les jumeaux, et les cousins du même âge, vont explorer la sexualité ailleurs qu’au sein de leur famille. Si la différence d’âge entre les protagonistes est la condition nécessaire pour qu’advienne un jeu sexuel dans la fratrie, c’est bien parce que la différence d’âge amène avec elle une asymétrie des positions, et un rapport d’autorité. Les seuls “jeux sexuels”, qui existent dans la fratrie, relèvent en fait exclusivement d’une domination des aînées sur leurs cadets, sur lesquels ils ont une autorité à laquelle il n’est pas aisé de se soustraire.[…] De fait, si les jeux dits “jeux sexuels” ne débutent jamais à l’instigation du plus jeune, c’est précisément parce que ce ne sont pas des jeux mais des abus sexuels. Le concept de jeux sexuels entre frères et sœurs est un mythe.”

Je marchais dans la rue quand j’ai entendu ces mots. En un éclair, ce podcast était devenu, non plus une ressource que je pourrais partager pour parler de mon histoire, mais une ressource qui contribuait à l’effacer complètement. Les mots choisis, “exclusivement, jamais”, ne faisaient pas simplement de moi une anomalie statistique mais une aberration ; une experte tenait un discours qui annihilait la possibilité même de l’existence de mon vécu. Être ramenée à une parole inaudible par un podcast qui s’efforce justement de briser le silence qui entoure l’inceste, ça tient du tragicomique. Moi qui, lors des premiers épisodes, pensais envoyer le lien vers la série à ma mère… je me suis retrouvée dans l’impossibilité de le faire par peur d’être ramenée encore une fois à une minimisation de ce que j’avais vécu.

Mon histoire, c’est celle d’une nuit d’été où, au début de mon adolescence, j’ai vécu des attouchements incestueux de la part d’un de mes petits frères, plus jeune que moi de presque deux ans. Ce moment a existé, et peut-être sommes nous très peu à avoir vécu ce genre d’histoires, à avoir vécu un inceste commis par une personne du même âge que nous ou plus jeune, mais je ne crois pas être la seule. Lors du #metooinceste auquel j’ai participé en janvier 2021, je suis tombée sur un autre post sur Twitter, de quelqu’un qui parlait d’un inceste commis par des cousins du même âge. Je ne crois pas non plus que nous ne soyons que deux. Il y a quelques temps, j’ai recueilli le témoignage d’un homme âgé, dont la première expérience sexuelle, à quinze ans, a été incestueuse, avec sa cousine qui avait la vingtaine. Initiée et vécue positivement par lui, au cours d’une sieste dans la même pièce, je ne sais si cet acte qui s’est passé il y a plus d’un demi-siècle a été vécu ou non par elle comme une violence, mais quoi qu’il en soit : elle était clairement plus âgée que lui. Je ne crois pas que nous ne soyons que trois. Et peut-être faudrait-il réfléchir à, si nous sommes plus que ça, pourquoi nous ne parlons pas, ou peu.

Ma première — et pour l’instant seule — hypothèse est la suivante : c’est que, contrairement à ce qu’affirme Charlotte Pudlowski dans l’épisode 4, les histoires d’inceste ne sont pas toujours des histoires de domination. Ce n’est pas le prisme sous lequel cela fait sens de comprendre la mienne, et la personne de Twitter que je mentionne plus haut disait ne pas reconnaitre non plus son histoire dans la lecture de l’inceste comme domination, dont le podcast nous dit que c’est la seule lecture possible. Entendons-nous bien : il ne s’agit pas de mettre de côté la question de la domination dans l’inceste, il s’agit simplement de dire que, pour comprendre ce phénomène dans sa complexité, il convient de pouvoir le penser aussi sous d’autres angles, de ne pas le ramener à quelque chose de monolithique.
Si on regarde ces actes incestueux là (pas commis par un·e aîné·e), cela impose de pouvoir penser d’autres aspects que celui de la pure domination : de la curiosité associée à un non apprentissage du consentement, une recherche de sexualité opportuniste, un climat familial avec peu de limites et de pudeur physique… Ceci n’est pas exhaustif, ni forcément toujours le cas, je parle plutôt de ce qui fait sens pour mon histoire, et j’aimerais en connaître d’autres pour voir ce qui se dégagerait comme points communs.

Dans ce genre de configuration, le désir de punition risque souvent d’être différent par rapport à une situation avec fort différentiel de pouvoir, comme toutes les situations de violences exercées par un adulte. Je n’ai pas envie que mon frère soit puni. Je n’ai pas envie qu’il ait des problèmes pour ce qu’il m’a fait cette nuit-là parce que je parle. Je ne trouve pas que ce soit pertinent. Si j’ai eu de la haine quotidienne et des souhaits de vengeance pendant des années, cela fait longtemps que ce n’est plus le cas. Mais je crois que, s’il avait été adulte, ou en situation de pouvoir sur moi par ailleurs, mes sentiments auraient sans doute plus difficilement évolué dans cette direction. Quand, en tant que victime, on parle de son inceste, on marque aussi de la honte sociale de l’inceste la personne qu’on nomme comme notre agresseur. Et si je n’avais pas à porter cette honte si longtemps, et si j’aimerais pouvoir m’en débarrasser définitivement, je n’ai aucune envie qu’elle change de camp. Qu’on lui fasse honte ne me soulagera pas de la mienne. Il me semble que le risque que nommer puisse entraîner de la violence est un frein plus grand quand il s’agit de nommer quelqu’un du même âge ou de plus jeune que soi.

Au-delà de mon histoire personnelle et de la douleur de son invisibilisation, certains discours véhiculés par le podcast me semblent poser problème à un niveau plus général et qui, entre autres, dessert les victimes d’inceste et d’abus de manière plus large.

a — Amour =! domination ?

Dans l’épisode 4, Charlotte Pudlowski ne dit pas seulement que les histoires d’inceste sont toujours des histoires de domination, elle dit également que l’inceste, ce n’est jamais de l’amour. Justement parce que c’est de la domination, de l’écrasement. Outre que c’est un peu circulaire, et qu’il vaut mieux se méfier des discours faisant usage de “toujours” et de “jamais” qui écrasent la complexité de leurs sujets, empêcher de penser la place de l’amour dans l’inceste et dans les relations de domination, c’est surtout transmettre une vision du monde qui fait des dégâts psychiques.

Puisqu’on vit dans un monde extrêmement inégalitaire, où les relations sont en permanence traversées par les rapports de pouvoir sociaux, alors quoi ? Pas d’amour possible ? Bien sûr, l’inceste est une violence extrême. Mais c’est possible de manquer totalement d’empathie et de faire violence à une personne et d’avoir à d’autres moments des actes de soin ou de protection, et de ressentir de l’amour. On peut dire : “je ne veux pas d’un tel amour”, et c’est complètement compréhensible. On peut dire : “ce type d’amour fait plus de mal que de bien”, et ça m’aurait l’air juste, en particulier dans des rapports adultes/enfants, où cela crée des attachements désorganisés. Mais je ne crois pas qu’il soit correct de dire : “ce n’est pas de l’amour”. Sinon, c’est quoi l’amour ? C’est quand on est capable de pleinement respecter l’autonomie et les limites des personnes qu’on aime 100% du temps ? Je ne connais personne qui fasse preuve d’un amour de la sorte. La seule chose à laquelle ça me fasse penser, c’est aux discours de Krishnamurti ou d’Osho sur l’amour, des idéaux spirituels certes admirables, mais assez loin des réalités émotionnelles et matérielles de l’immense majorité de l’humanité. Pour moi, la vision de l’amour portée, en creux, par le podcast, est la même que celle de Bourdieu dans La domination masculine : l’amour comme possible havre de paix qui échappe au reste du monde social. Spoiler: you won’t ever find it. La triste vérité, c’est que l’amour et la violence au sein d’une même relation sont extrêmement compatibles.

Pourquoi je dis que ça fait des dégâts psychiques, de penser l’amour et la domination comme mutuellement exclusifs, y compris dans le cadre de l’inceste ? Du côté des victimes, la plupart d’entre elles seront amenées, au cours de leur vie amoureuse et sexuelle, à revivre de la violence. Ce n’est pas juste une condamnation à la répétition de schéma : c’est aussi qu’on vit dans un monde violent entre humain·e·s traumatisé·e·s. Sans pour autant s’y résigner, on peut s’attendre, à des degrés divers, au surgissement de la violence dans les relations. Donc, une personne victime d’inceste qui a intégré ce discours, une personne qui croirait que l’amour et la violence sont mutuellement exclusifs, serait condamnée à relire chacune de ses relations dans laquelle de la violence émergerait comme n’ayant, finalement, pas contenu d’amour. Le genre de pensées, puis d’émotions que ça peut entraîner tendent à ajouter une forte douleur morale aux dégâts déjà importants causés par les violences en elles-mêmes (qu’il s’agisse des violences premières ou de la répétition par la suite, d’ailleurs). “En fait il ne m’aimait pas, je me suis fait avoir depuis le départ” est une pensée qui conduit à miner la confiance d’une personne dans ses ressentis (“tous ces moments où j’ai cru reconnaître et vivre de l’amour dans la relation, je me trompais”) et dans sa capacité de décision. Cela invite l’idée qu’il y a des personnes qui feraient semblant d’aimer mais qu’on est pas capables de détecter (“si je ne sais pas distinguer ce qui est de l’amour ou pas, suis-je condamné·e à vivre dans la peur de me tromper à nouveau ?”). Cela entretient donc un rapport au monde emprunt de méfiance ainsi que de l’hypervigilance, deux symptômes récurrents suite à des expériences d’abus traumatisantes.
Il me semble plus utile, moins destructeur, d’envisager que l’amour ne suffit pas à éviter la violence, et qu’il convient plutôt, en tant qu’adulte, de se figurer ce qui, pour soi, est acceptable ou non au sein d’une relation, et de construire de la capacité à communiquer et à agir pour créer des relations qui nous conviennent, et quitter ou transformer celles qui ne nous conviennent pas.

b — Amplifications de l’horreur

D’autres éléments de discours partagés par le podcast transmettent une vision du monde plus désespérante que nécessaire, en apposant au réel un filtre déformant et grossissant.
Ainsi, quand Salmona parle “des viols au quotidien” en mentionnant les enfants victimes d’inceste, cela produit une exagération de l’ampleur de la violence de l’inceste sur les enfants puisque pour beaucoup, il s’agira de viols ou d’autres violences sexuelles beaucoup plus ponctuelles. Pourtant la réalité est assez affreuse comme ça, il me semble qu’on pourrait la prendre en compte telle qu’elle est, sans avoir à l’amplifier comme pour un effet de choc supplémentaire (on dirait les discours abolitionnistes sur le travail du sexe — ce qui n’est pas forcément un hasard étant donné les positions de Salmona en la matière).

Quand elle dit plus loin que “toutes les victimes vont avoir recours à de l’alcool ou à de la drogue pour anesthésier ces sensations” elle transmet à nouveau une vision monolithique qui me paraît tendre vers l’enfermement dans l’impuissance pour les personnes ayant vécu les violences plutôt que la reconnaissance de possibilités d’agir en dehors d’un “destin” de victime.

Autre endroit du discours de Salmona qui selon moi propage une vision du monde qui nuit, entre autres, à la reconstruction des personnes victimes de violence, l’affirmation (épisode 6 minute 16) que “l’agresseur lui de son côté il a une mémoire traumatique des violences qu’il a exercé, ça il l’assume, aucun problème, c’est ce qu’il voulait, être horrible, dire des choses horrible”. Outre le fait que cela relève d’une méconnaissance assez préoccupante des mécanismes de la violence (qui produit souvent de la honte et est donc au contraire dure à assumer), envoyer à des victimes le message que les personnes qui leur ont fait du mal l’ont forcément fait froidement, volontairement, en toute connaissance de cause, ce qui est loin d’être toujours le cas, c’est ajouter de l’horreur à la violence et renforcer les messages négatifs déshumanisants que les victimes intègrent généralement en conséquence des violences.

Ailleurs, le podcast nous explique que “l’inceste peut permettre aux hommes de marcher tranquillement sur le chemin de la violence” et je souhaite souligner ce “tranquillement”, que je trouve choquant : à quel moment se dissocier comme conséquence de la violence qu’on commet, ce serait tranquille ? Est-ce qu’on pourrait ne pas oublier en route l’aliénation des hommes par le patriarcat (que beaucoup trop de discours féministes mainstream tendent à laisser de côté ces dernières années), et l’aliénation vis-à-vis de soi-même que c’est, de commettre des violences ? Est-ce que là aussi on ne renforce pas une vision atroce du monde en laissant penser que dominer dans la violence, c’est “tranquille” pour un être humain ?

Enfin (épisode 6, minute 13) en déclarant que “l’intérêt de violer et d’agresser sexuellement c’est l’extrême violence”, le podcast ramène à l’image d’épinal du viol violent (on s’en sort pas), remet hors du champ de la représentation les nombreux viols qui ne se déroulent pas dans une situation de violence manifeste, et les situations dans lesquelles, si la violence vécue par la victime est bien réelle, ce n’est pas tojours quelque chose ni de visible, ni de vécu côté agresseur. Ce n’est dans l’intérêt de personne de continuer de perpétuer cette équivalence du viol comme extrême violence, car cela ne permet pas d’identifier les viols qui n’y ressemblent pas et qu’on sait pourtant nombreux dans la culture du viol dans laquelle on baigne.
Aider les victimes, me semble-t-il, doit consister en autre chose que de les conforter, voire de les enfoncer, dans la pire des visions du monde que peut produire le trauma.

En résumé, Ou peut-être une nuit est un travail de qualité sur la culture de l’inceste, mais il est surtout ce qu’on a de mieux à l’heure actuelle comme ressource. Pour autant, on peut attendre mieux encore, et plus de justesse que le discours par trop monolithique qu’il véhicule, qui, à la fois, efface des expériences vécues telles que la mienne, et ne saisit donc pas son sujet dans sa globalité, mais gomme aussi la complexité des expériences nommées, créant une vision réductrice aussi bien du passé que des futurs possibles tant pour celles et ceux qui commettent des incestes que pour les personnes qui en sont victimes.