L’ennemi n’est pas parmi nous – Clementine Morrigan

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Lien vers le texte original en anglais : https://clementinemorrigan.substack.com/p/the-enemy-is-not-among-us

Note de traduction : j’utilise la terminaison épicène « -aire » pour signifier le neutre, au lieu de « -eur/euse » ou « -eur/ice », et je décline le pronom « iel/ciel/ciels » au lieu de « iel/cellui/celleux ».

Une personne de la classe moyenne a plus en commun avec une personne sans abri qu’avec un·e milliardaire. Bien que leurs vies soient évidemment très différentes, et que la personne de la classe moyenne bénéficie de sécurités, de plaisirs et d’une reconnaissance de son humanité auxquels la personne sans abri n’a pas accès, la réalité est que quelques mauvais coups du sort pourraient facilement amener la personne de la classe moyenne non loin de là où se trouve la personne sans abri. Un·e milliardaire ne se retrouvera absolument jamais proche de la position de la personne sans-abri. Le milliardaire vit dans un monde que ni la personne de la classe moyenne ni lea sans-abri ne peuvent imaginer.

La gauche de la « justice sociale » hyper-connectée (ce que Jay et moi appelons le Nexus sur Fucking Cancelled) est obsédée par le concept de privilège. Les gens sont encouragés à faire la liste de leurs différentes identités et à nommer celles qui leur confèrent des privilèges et celles qui les oppriment. Ensuite, au sein de cette culture, ciels dont les catégories d’identité donnent plus de « privilèges » sont censé·e·s donner ce qu’ils ont à ceux et celles qui sont plus marginalisé·e·s, ainsi que s’incliner devant ces personnes en toutes choses.

J’explique souvent pourquoi il est absurde de s’en remettre à des groupes identitaires entiers (les groupes identitaires n’ont pas de vues unifiées sur quoi que ce soit et il est déshumanisant d’agir comme s’ils en avaient). Maintenant, je veux parler de la raison pour laquelle nos idées sur les privilèges nous embrouillent énormément sur le pouvoir, ce qu’il est, et comment nous pourrions en obtenir nous-mêmes.

Même une personne considérée comme extrêmement « privilégiée » dans la culture de la « justice sociale » (par exemple l’hypothétique personne de la classe moyenne ci-dessus, que nous décrirons dans ce cas comme un homme blanc, cis, éduqué et valide) est complètement impuissante face aux milliardaires, aux entreprises et aux gouvernements qui les protègent. Il travaille toute la semaine comme tout le monde. S’il « possède » une maison, elle ne lui appartient pas vraiment, c’est la banque qui la possède (et elle lui pompe avidement des intérêts alors qu’il essaie de rembourser son crédit). S’il est américain, ses soins de santé ne sont pas garantis et dépendent de son emploi. S’il a fait des études, il a probablement un prêt étudiant qu’il doit rembourser en même temps que son prêt immobilier. Tout ça peut sembler être des problèmes de luxe, mais je dois dire que ses quelques semaines de vacances par an, sa maison dont il n’est même pas propriétaire, son temps qui appartient en grande partie à son employeur, tout ça représente bien peu de choses pour ce que nous considérons comme le sommet absolu du privilège.

Sans compter qu’il vit, comme nous tou·te·s, sur une planète qui se dirige en spirale vers un effondrement environnemental. Il vit peut-être dans une région où les feux de forêt font rage de plus en plus souvent et où la qualité de l’air devient un problème majeur. S’il ne réprime pas complètement ces sentiments, il s’inquiète probablement de son avenir et de celui de ses enfants.

Qu’advient-il de sa sécurité de classe moyenne s’il est renversé par une voiture et doit passer des mois à se rétablir ? Qu’advient-il de sa sécurité de classe moyenne si l’université où il travaille décide de ne pas le réembaucher parce qu’il est professeur contractuel et non titulaire ? Qu’advient-il de sa sécurité de classe moyenne si son jeune enfant est atteint d’une maladie grave qui nécessite des soins médicaux non couverts par son assurance, et plus de temps que lui et sa femme en ont réellement, tous deux travaillant à temps plein ?

J’ai été formée par la culture de la « justice sociale » à me sentir très en colère si quelqu’un disait les choses que je viens de dire. J’ai été entraînée à dire « Tout le monde a déjà de la compassion pour ce type et il a déjà tout pour lui ». J’ai été entraînée à énumérer les circonstances des nombreuses autres personnes dont la situation est bien pire : la personne sans abri subissant la violence des flics et totalement incapable d’accéder aux soins de santé, par exemple.

J’ai été formée à peser la douleur et la souffrance, à les mesurer et à déterminer laquelle est la pire et laquelle est digne de mon attention. On m’a appris à me sentir coupable de tous les « privilèges » que j’avais et à croire que je les avais aux dépens de ciels qui étaient plus marginalisé·e·s que moi. Personne ne s’est vraiment arrêté pour m’expliquer pourquoi c’était le cas, ou d’où venait ce manque. Personne ne m’a expliqué pourquoi le fait que j’aie un endroit où vivre signifierait que quelqu’un d’autre n’en ait pas, ou pourquoi le fait que mon humanité soit reconnue signifierait que celle de quelqu’un d’autre ne le soit pas, ou encore pourquoi le fait que je ne vive pas (plus) dans une pauvreté abjecte signifierait que je devais « rendre ce que j’avais ».

Les gens aiment se moquer des « gosses de riches secrets » dans les milieux et sous-cultures militantes. Les enfants qui ont des parents riches (et qui reçoivent peut-être même de l’argent de ces parents) mais qui font semblant de ne pas en avoir. Des personnes qui m’ont ostracisée [cancel] ont révélé que j’avais des parents professeurs d’université (même si ce n’était pas un secret) afin de me discréditer. Je peux expliquer que j’ai déménagé à 16 ans, que je viens d’un foyer où on abusait des enfants, que je suis totalement en rupture avec mes parents. Mais la question demeure : pourquoi caricaturer ciels qui jouissent d’un « privilège » relatif en les considérant comme mauvais·es ? Pourquoi nos sous-cultures militantes insistent-elles sur le chic de la pauvreté ? Pourquoi est-il mauvais de voir nos besoins satisfaits ?

Parce que « comment osez-vous avoir vos besoins satisfaits alors que ceux des autres ne le sont pas ».

Mais pourquoi ne le sont-ils pas ?

Pourquoi les soins de santé ne sont-ils pas gratuits et accessibles à tou·te·s ? Pourquoi versons-nous la moitié de nos revenus (ou plus) à des propriétaires ? Pourquoi est-il normal de passer la majeure partie de notre vie à travailler et de ne même pas voir une fraction du bénéfice de ce travail ? Pourquoi la personne sans abri est-elle sans abri ? Pourquoi la personne de la classe moyenne perd-elle sa maison si elle ne peut pas effectuer les paiements ? Pourquoi les feux de forêt se déchaînent-ils, et l’espoir d’une planète capable d’accueillir la vie humaine s’amenuise-t-il ?

La réponse est le capitalisme, un système économique dans lequel une petite minorité amasse des quantités inimaginables de richesses en exploitant la terre et le reste d’entre nous. Un système économique où l’on nous enseigne que nous gagnons ce que nous avons et que ceux et celles qui ne réussissent pas sont des raté·e·s. Un système économique qui déshumanise les êtres humains et traite la terre vivante comme une ressource inépuisable (même lorsqu’il est évident que ce jugement est erroné).

La personne sans-abri a clairement une situation plus difficile. Mais la personne de la classe moyenne n’a pas non plus la vie facile. Et le plus grand tour que les capitalistes nous ont joué est de nous faire nous chamailler entre nous sur les « privilèges » pendant qu’ils s’en sortent en volant nos vies et en tuant notre planète.

Une fois, j’ai entendu un·e ostracisaire [canceller] dire : « Vous savez pourquoi nous nous en prenons aux gens de nos communautés plutôt qu’aux capitalistes – vous savez que les capitalistes sont intouchables. » Au moins, ce·tte ostracisaire est honnête. Et c’est vrai, actuellement les capitalistes sont intouchables. Ils détiennent un pouvoir qui nous est inconcevable, et pourtant nous en connaissons les contours, car il façonne tous les aspects de nos vies.

Ce n’est pas seulement qu’il est mal de « s’en prendre aux membres de notre communauté » comme substitut (bouc émissaire) à nos vrais ennemis. Il ne s’agit pas seulement de déshumaniser et de harceler des gens ordinaires et de les chasser de leur communauté. Ce n’est pas seulement qu’il est mal d’essayer d’enlever la sécurité matérielle de quelqu’un que nous considérons comme « privilégié » mais qui ne pourrait même pas rêver de se voir accorder un prêt immobilier et qui vit d’une paie à l’autre. C’est aussi qu’il s’agit d’une stratégie qui nous dessert. Que ce comportement est ce qui rend les capitalistes intouchables. Nous n’avons pas de putain de pouvoir en tant qu’individus. Mais collectivement, nous en avons beaucoup.

Les travaillaires dirigent le monde. Ce n’est pas seulement un slogan accrocheur et vous n’avez même pas besoin de lire Marx pour comprendre ce que je veux dire. Tous les profits des capitalistes sont extraits de notre travail : qu’il s’agisse du professeur de la classe moyenne, du chauffeur Uber ou des personnes travaillant au Bangladesh pour fabriquer des t-shirts. La souffrance est dirigée vers le bas et la richesse est amassée tout en haut.

Le capitalisme fonctionne grâce aux travaillaires. Il ne peut véritablement pas fonctionner sans eux, et c’est pourquoi les capitalistes travaillent très dur pour s’assurer que nous sommes menacé·e·s, épuisé·e·s, et surtout, que nous nous méfions les un·e·s des autres.

Si jamais nous nous réunissions et, mettons, que nous nous organisions, que nous utilisions la force de notre travail pour formuler de vraies revendications, cela constituerait une menace importante pour les capitalistes. Si nous avions des revendications claires et précises, si nous nous organisions en grand nombre et si nous faisions grève, nous disposerions d’un pouvoir considérable.

C’est pourquoi les capitalistes aiment l’identitarisme néolibéral qui nous maintient divisé·e·s et nous fait nous battre les un·e·s contre les autres pour des miettes, et pourquoi les leaders politiques qui ont appelé à une politique de coalition ont souvent été assassinés.

Aucun·e d’entre nous n’a ce qu’iel mérite. Nous nous faisons tou·te·s baiser, certain·e·s bien plus que d’autres c’est vrai. Mais si nous passons d’une politique de lutte contre les autres à une politique de lutte commune, nous serons en mesure d’améliorer les choses pour chacun·e d’entre nous.

L’ennemi n’est pas parmi nous et si nous voulons que les choses changent, nous devons absolument trouver un moyen de travailler ensemble. Nous devons trouver un moyen de nous organiser et de construire notre pouvoir collectif.

(La construction d’un pouvoir collectif par-delà les différences vers des objectifs communs a également l’avantage supplémentaire d’humaniser les gens et d’abandonner les préjugés (car la personne à côté d’eux s’avère être une amie et non un bouc émissaire) – mais c’est une histoire pour un autre jour).

La seule façon d’avancer est la solidarité.